DĂ©coloniser lâimage : enjeux identitaires dans le cinĂ©ma algĂ©rien
Depuis sa naissance, au mĂȘme titre que la peinture avec la question de la perspective, le cinĂ©ma nâa cessĂ© de se confronter Ă la question de la reprĂ©sentation de lâespace. Avec lâinvention de lâimage animĂ©e, lâart cinĂ©matographique a trĂšs vite Ă©tĂ© obligĂ© dâinventer diffĂ©rentes approches esthĂ©tiques pour reprĂ©senter des lieux, des territoires et des modes dâoccupations spatiales. Ce faisant, il ne pouvait ignorer ce que ce formidable pouvoir de crĂ©ation pouvait impliquer en termes de mise en scĂšne dâun certain ordre social et Ă©conomique. Pour le dire autrement, quâil en assume ou pas les enjeux, Ă travers ses multiples lectures/interprĂ©tations de lâespace, le cinĂ©ma est partie prenante des processus idĂ©ologiques par lesquels sont produits, se diffusent et sâaffrontent les discours de lĂ©gitimation et de dĂ©lĂ©gitimation des rapports sociaux et des mĂ©canismes de domination. A titre dâexemples, on peut citer les diffĂ©rentes mises en scĂšne de la banlieue (de la mĂ©dina en contexte colonial) pour ce qui relĂšve de la ville, ou plus gĂ©nĂ©ralement de lâespace urbain dans sa relation avec lâespace paysan/montagnard. On peut aussi mentionner lâunivers du western amĂ©ricain et son traitement thĂ©matique de la frontiĂšre. En tout Ă©tat de cause, quel que soit le cadre (citadin ou rural, local ou exotique), il est ici question des diffĂ©rentes maniĂšres de lâhabiter et donc des « tactiques » et des « stratĂ©gies » (De Certeau) mobilisĂ©es par les « usagers » et les acteurs politiques pour dĂ©fendre leurs intĂ©rĂȘts respectifs. Dâun point de vue historique, dans le contexte de la formidable dynamique socioĂ©conomique, scientifique et culturelle de lâOccident capitaliste, le cinĂ©ma sâest trĂšs rapidement retrouvĂ© impliquĂ© dans les grandes manĆuvres impĂ©rialistes. Et donc partie prenante dans les processus militaro-industriels de domination des espaces coloniaux. Si, pour reprendre la cĂ©lĂšbre formule dâYves Lacoste, « la gĂ©ographie, ça sert dâabord Ă faire la guerre », il est certain que le cinĂ©ma a, lui aussi, contribuĂ© Ă configurer les imaginaires territoriaux en lien avec lâaventure impĂ©rialiste occidentale en Afrique, en Asie et en AmĂ©rique. Il nâest, pour sâen convaincre que de se rappeler les premiĂšres images tournĂ©es en AlgĂ©rie pour les frĂšres LumiĂšres par lâopĂ©rateur Alexandre Promio en 1896. La volontĂ© de mettre en scĂšne lâappropriation de lâespace « indigĂšne » et sa reconversion en une colonie moderne et prospĂšre sâaffiche de façon on ne peut plus explicite. Plus tard, dans les annĂ©es 1930-40, des productions telles que PĂ©pĂ© le Moko ou LâAtlantide rĂ©vĂšlent clairement la maniĂšre dont le cinĂ©ma colonial, dans la logique de lâesthĂ©tique orientaliste, a rĂ©ussi Ă crĂ©er un dispositif sĂ©miologique relativement Ă©laborĂ© pour circonscrire et hiĂ©rarchiser les espaces « autochtones » (mĂ©dina ou dĂ©sert) afin de les « assimiler » sur le plan folklorique et de rĂ©duire ainsi les communautĂ©s « indigĂšnes » au statut de figurants Ă la prĂ©sence fantomatique – et pourtant gĂȘnante. En rĂ©alitĂ©, comme le dit Fanon : « Le monde colonisĂ© est un monde coupĂ© en deux. La ligne de partage, la frontiĂšre en est indiquĂ©e par les casernes et les postes de police. » (DT) Câest cette « ligne de partage » que la guerre de libĂ©ration va faire prĂ©cisĂ©ment voler en Ă©clat en remettant en cause les rapports de domination et en rĂ©pondant Ă la violence coloniale par la contre-violence rĂ©volutionnaire. Ce sera lâoccasion pour le cinĂ©ma algĂ©rien naissant de se rĂ©approprier les espaces et les lieux de lâidentitĂ© nationale (la Casbah, le maquis) et de mettre en scĂšne ses nouvelles figures emblĂ©matiques (le maquisard, le martyr). Comment ne pas penser ici aux documentaires de RenĂ© Vautier (LâAlgĂ©rie en flamme) et des premiers cinĂ©astes militants de la cause nationale. Dans la pĂ©riode post-indĂ©pendance, Ă travers un certain nombre de grandes productions ou de feuilletons tĂ©lĂ©visĂ©s : Le Vent des AurĂšs, La Bataille dâAlger, Hassan Terro, El-Hariq) le cinĂ©ma algĂ©rien – entiĂšrement financĂ© et gĂ©rĂ© par des organismes Ă©tatiques – contribuera puissamment Ă entretenir et Ă enrichir le rĂ©cit national. Lâenjeux Ă©tant de rĂ©ussir Ă articuler des espaces historiques et politiques dont la symbolique pouvait prĂȘter Ă des interprĂ©tations contradictoires. Exemples avec la campagne (dĂ©fini comme le berceau originel de la RĂ©volution et sa composante premiĂšre et « authentique » : la paysannerie) et la ville (conçue comme le lieu alternatif de la rĂ©sistance, avec son lumpenprolĂ©tariat et ses vieilles traditions urbaines). Dans les annĂ©es 1970, en initiant ce que la critique dĂ©signera sous le nom de « cinĂ©ma ElDjadid », une « nouvelle vague » de cinĂ©astes tentent de repenser le rapport Ă lâespace national et donc Ă lâidentitĂ© nationale Ă la lumiĂšre des nouveaux enjeux socio-Ă©conomiques et culturels post-indĂ©pendance. Câest lâheure des questionnements, des interrogations, voire des dĂ©sillusions. En rĂ©investissant de maniĂšre critique, voire polĂ©mique, lâespace urbain et ses frontiĂšres (sociales, culturelles, administratives, politiques), Le Charbonnier ou Omar Gatlato tĂ©moignent Ă la fois des contradictions idĂ©ologiques et des attentes des nouvelles gĂ©nĂ©rations. A lâinverse, en imaginant pour ses hĂ©ros une topographie « nomade », inscrite dans une rĂ©alitĂ© Ă la fois fantasmatique mais mobilisant un vĂ©ritable « cocktail » de rĂ©fĂ©rences identitaires proprement algĂ©riennes, Le Clandestin (Benaamar Bakhti) prĂ©figure dâune certaine maniĂšre les dĂ©sarrois socioculturels de la gĂ©nĂ©ration des jeunes migrants clandestins (harragas). Plus tard, avec la « dĂ©cennie noire » et ses consĂ©quences, les cinĂ©astes se retrouvent confrontĂ©s Ă la nĂ©cessitĂ© de rendre compte dâun nouveau rapport Ă la gĂ©ographie. Celle de leur pays en proie Ă une violence qui redĂ©finit les territoires en fonction de lâĂ©volution des rapports de force entre protagonistes de la tragĂ©die nationale et projette aussi les imaginaires vers des horizons marquĂ©s par de nouvelles trajectoires exiliques.
Â
Mourad Yelles Inalco â Lacnad (Paris)